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    “Kaddish, La femme chauve en peignoir rouge” : un captivant voyage

    Hélène Kuttner 12 avril 2026
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    © Loïc Nys

    Au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, la jeune artiste Margaux Eskenazi propose au public une immersion sensible et intelligente dans l’œuvre d’Imre Kertész, auteur hongrois qui a traversé le siècle de son écriture renversante, de l’Holocauste à la dictature communiste. Un matériau littéraire, mis en scène avec des comédiens de toutes cultures et un musicien, pour questionner les idéologies radicales, l’antisémitisme et en redonnant vie à la multiplication de nos identités. Une réussite !

    Qui suis-je ?

    Hamlet se posait déjà cette question métaphysique dans son monologue existentiel, relayé poétiquement par William Shakespeare à la fin du 16° siècle. En 2026, Margaux Eskenazi, issue d’une famille juive d’Algérie et de Turquie, se la pose également, en convoquant pour y répondre l’immense écrivain hongrois Imre Kertész, Prix Nobel de Littérature en 2002, et dont les multiples personnages en forme d’avatars traversent les zones noires de l’identité, de la mémoire et de l’oubli. Né dans une famille juive de Budapest (1929-2016), il est déporté à l’âge de 15 ans à Auschwitz, quelques mois après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne nazie. Etre sans Destin est son premier roman, qu’il mit treize ans à écrire, et qui deviendra le fil conducteur de toutes ses autres œuvres. Suivront Le Refus, Journal de Galère et Dossier K, puis Kaddish pour un enfant qui ne naîtra pas, monologue poétique désespéré qui exprime la souffrance d’une existence confisquée par le traumatisme. Telles sont les œuvres convoquées ici sur scène à travers un montage judicieux, des scènes ultra vivantes et surtout le point de vue constant de la metteure en scène, Rosa dans le spectacle, qui raconte en parallèle son voyage dans le quartier juif de Budapest, où a vécu l’auteur, sous forme de reportage filmé projeté sur le plateau. Le spectacle commence par un banal dîner en famille, lors d’un Shabbat où un père de famille austère, passionné de trains -écho ironique de la déportation- et pétri de traditions, supporte avec douleur l’arrivée de son fils bohème et du petit ami de ce dernier, seul goy de l’assemblée, mais qui s’avèrera le plus dévoué. Les prières laissent la grand mère indifférente, plus préoccupée par ses problèmes de tension ; sa fille, Rosa, double de Margaux Eskenazi, débarque en bas résille et mini-jupe alors qu’on a déjà servi le Gefilte Fish (carpe farcie) et que la jeune nièce Judith tente, avec plus ou moins de succès, de pacifier une ambiance déjà électrique. 

    © Loïc Nys

    Les identités multiples

    La réussite du spectacle tient justement à cette gigantesque chambre d’échos constituée par cette succession de mises en abîme, comme on ouvre des poupées russes qui se multiplient à l’infini. « Se souvenir, c’est créer une part de monde » écrit Kertész, qui n’a cessé de s’interroger sur les dispositifs nécessaires à l’expression de son expérience, revendiquant avant tout le rôle fondamental de la fiction. Pour lui être fidèle, la metteure en scène l’assimile à un Dibbouk qui pénètre chacun des personnages et des récits, joués par des comédiens aux cultures et aux identités multiples. Dans une scénographie sans cesse mouvante, où murs, tables, bureaux et meubles glissent, avant et reculent sur des rails alors que des faisceaux de lumières saupoudrent de brouillard et de givre les atmosphères d’Europe centrale, Kenza Laala, comédienne d’origine maghrébine, Armelle Abibou de culture africaine, Milena Csergo qui parle hongrois et joue du piano, Michael Charny, comédien israélien, Raphaël Naasz et Lazare Herson-Macarel, qui a collaboré au montage de textes et à la dramaturgie, sont les formidables interprètes de cette création qui vient interroger l’identité et l’histoire de chacun, en tricotant l’intime des vies, avec leur espoirs et leurs traumatismes, en miroir de la grande Histoire. Malik Soarès, fascinant chanteur et musicien de lap steel guitare (guitare couchée), est le Juif errant, celui va et vient dans une magique étrangeté.

    © Loïc Nys

    “Nous devons aimer comme nous pouvons”

    L’impératif est catégorique, simplement adouci par les potentialités de chacun, selon Kertész. Vaille que vaille, ainsi va l’amour ou la guerre. C’est ainsi que le spectacle nous fait voyager, de Paris à Budapest, de l’invasion des chars russes le 4 novembre 1956 et la nomination du dictateur Janos Kadar, jusqu’aux élections hongroises actuelles, qui doivent conforter ou pas le Premier Ministre Viktor Orban, proche de la Russie et de Vladimir Poutine. Mais Margaux Eskenazi et ses acteurs enjoués s’amusent de tout, tout en portant sur ces événements, historiques ou fictifs, un regard ironique, tendre ou violent, révolté ou facétieux, évitant le pensum historique, l’hagiographie d’un auteur qui passa sa vie dans l’ombre et détestait par dessus tout les mondanités et les faux-semblants. Comment peut-on encore rêver quand on a tout perdu ? Qu’est-ce que ça signifie être juif ? Pourquoi a t-on encore envie de cacher qui on est dans la doublure de son manteau ? Et si c’était justement l’Histoire, les autres, qui nous définissaient ? Ces questions, et bien d’autres, sont lancées en bataille dans cette fresque vivante, haute en émotions, en rires et en pleurs, que nous proposent ces formidable interprètes investis avec une magnifique sincérité. Et on se prend, une fois encore, grâce à l’intelligence et au théâtre, à espérer un monde plus juste, débarrassé des fanatismes et des préjugés, où les innombrables questions resteront ouvertes, avec ou sans réponse, dans le respect des identités de chacun.

    Hélène Kuttner 

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